Témoignage du général Nezzar sur l’assassinat de Benyahia par Saddam

Témoignage du général Nezzar sur l’assassinat de Benyahia par Saddam

Le général à la retraite Khaled Nezzar révèle, dans le second tome de ses mémoires, à paraître en octobre prochain, de nouvelles informations sur l’assassinat de l’ancien ministre des Affaires étrangères en mai 1982. Le témoignage de l’ancien ministre de la Défense nationale est sans équivoque : c’est bien Saddam Hussein qui a ordonné d’abattre l’avion présidentiel qui transportait Mohamed-Seddik Benyahia, huit cadres du ministère des Affaires étrangères, un journaliste et les quatre membres de l’équipage.

Nous publions l’extrait des mémoires qui traite de ce sujet et confirme la responsabilité du régime de Saddam Hussein dans la mort de quatorze Algériens sans que le président Chadli Bendjedid réagisse.

M. A.-A.

«L’état-major de l’armée irakienne est composé de militaires compétents et réalistes. Ils sont formés dans les meilleures académies d’Irak, d’Angleterre et d’Union soviétique. Pendant notre Guerre de libération nationale, des dizaines d’officiers algériens suivent en Irak des cours dispensés par des spécialistes émérites. Surtout dans le domaine de l’artillerie. Je suis convaincu que la haute hiérarchie militaire irakienne ne se leurre pas sur l’issue d’une éventuelle guerre avec la puissante Amérique, ses alliés et leurs moyens colossaux. Pourquoi cette haute hiérarchie ne met-elle pas en garde Saddam Hussein ? Sans doute, parce que le dictateur ne tolère aucun conseil et aucun appel à la modération. Comme Hitler hier – toute proportion gardée –, il pense qu’il peut tenir tête au monde entier. Comme Hitler, il conduit son armée au désastre, son pays à la destruction et sa personne à l’impasse. Saddam fabrique de ses propres mains la corde qui le pend le 30 décembre 2006.

Le dictateur tombe dans le piège que lui tend une diplomate américaine qui fait une lecture juste du profil psychologique de l’homme que les Etats-Unis lancent sur l’Iran de Khomeiny. ‘’Vous avez les mains libres au Koweït’’ et le fonceur, comme son nom l’indique, fonce tête baissée sur Koweït City. Saddam veut reconfigurer le Moyen-Orient à sa façon. Il ne sait pas que le nouveau Moyen-Orient est déjà dans les cartons de Georges Bush père et fils. L’Irak est destiné à redevenir un tas de confettis déchirés par les zizanies des exégètes autistes des islams.

Envoyer l’ANP au secours de Saddam Hussein ? Quel responsable politique algérien, quel militaire algérien peut l’envisager ? En quoi l’Algérie est-elle responsable des déboires de Saddam ? Les sentiments de compassion et de solidarité envers le peuple frère d’Irak mené à la tragédie par un dictateur mégalomane, je les ressens comme chaque Algérien, mais les bons sentiments sont une chose, les intérêts bien compris de mon pays en sont une autre.

Peu de temps auparavant, lorsque Bendjedid est sollicité pour rejoindre la coalition qui va détruire le régime de Saddam et l’Irak avec, j’ai, au nom de l’ANP, déclaré notre hostilité à appuyer, de quelque manière que ce soit, cette opération.

Je mesure à cette occasion le manque de responsabilité des chouyoukh (du FIS, ndlr) qui n’hésitent pas à exposer l’Algérie à de terribles représailles. Nos forces auraient été détruites avant d’atteindre le champ de bataille et notre peuple aurait été affamé par l’embargo. Comment expliquer tout cela aux excités assis en face ?

J’ai une autre raison de ne nourrir aucune sympathie particulière pour Saddam Hussein. C’est lui qui donne l’ordre d’abattre le Grumman Gulfstream II présidentiel qui transporte notre ministre des Affaires étrangères, Mohamed-Seddik Benyahia et la délégation qui l’accompagne en mission de paix dans la région. Mohamed-Seddik Benyahia meurt le 3 mai 1982 avec huit cadres du ministère des Affaires étrangères, un journaliste et les quatre membres de l’équipage du Grumman. La commission d’enquête dépêchée sur place est présidée par le ministre des Transports de l’époque, Salah Goudjil. Les techniciens de notre aviation retrouvent, dans les débris de l’avion, les fragments du missile air-air qui fait exploser l’avion algérien. Le missile fait partie d’un lot fourni à l’Irak par les Russes. L’Algérie obtient le numéro de série de ce missile.

Qui peut, en dehors du dictateur, décider d’abattre un tel avion ? Quelle ‘’raison d’Etat’’ a empêché Bendjedid de rendre public le résultat de l’enquête ? Protester, demander des comptes à Saddam est au-dessus des capacités de Bendjedid. Des années plus tard, notre ministre des Transports de l’époque, chef de la commission d’enquête, éludera prudemment la question de la responsabilité dans la destruction de notre avion.

Malheureux Benyahia, mort pour la paix, mort au service des peuples frères d’Iran et d’Irak, mort parce que le dictateur irakien et les ayatollahs voulaient continuer à s’entretuer. C’est là, beaucoup plus que partout ailleurs dans la région, que l’Orient est compliqué. Un chaos d’ethnies, de peuples, de frontières, de religions, de schismes, d’intérêts divers et antagoniques, de raisons d’Etat multiples et fluctuantes qui n’obéissent, le plus souvent, qu’à des mégalomanies de dirigeants, des ambitions, des égoïsmes suicidaires de clans au pouvoir, agités, instrumentés par des mains expertes dont chaque doigt tire ou dévide un fil de l’immense toile d’araignée installée par des Etats aussi puissants que déterminés.

L’attitude des responsables irakiens de l’époque ne concourt pas à les disculper. Loin de là. Ils se contentent de rejeter les accusations iraniennes dans un communiqué des plus sommaires. Feu Bachir Boumaâza, ex-président du Conseil de la nation, dont on ne peut douter des sentiments envers Saddam et de son aversion du régime des mollahs, est ‘’troublé’’. Un détail l’intrigue. L’absence aux funérailles de Benyahia de Tarek Aziz, le puissant chef de la diplomatie irakienne. Il lui en fait part. ‘’Je comprends à vos questions que mes propos ne vous ont pas totalement convaincu’’, lui déclare Tarek Aziz. Boumaâza conclut son compte rendu de l’entretien avec le responsable irakien par des propos où il exprime ses doutes et son amertume.

Le panarabisme du Baath irakien et ses prétentions au leadership arabe ne doivent souffrir ni contestation ni concurrence. Or, la médiation algérienne est soutenue par un bon dossier et elle est conduite d’une main de maître. Elle a toutes les chances de réussir. Saddam ne peut admettre qu’un Arabe arbitre un conflit entre un Arabe et un non-Arabe. Pour lui, ‘’l’ennemi d’un pays arabe est l’ennemi de tous les Arabes’’. Pour lui, les Algériens sont venus se mêler d’affaires qui ne les regardent pas.»

In Recueil des mémoires du général Khaled Nezzar, tome II, éditions Chihab, à paraître en octobre 2018.

Algeriepatriotique / KENZI ADAM

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